Critique de “l’amour de Dieu et le Malheur” de Simone Weil

Dieu n’est point amour. Il est plutôt une résonance entre toutes les particules de l’univers, régies par le déterminisme. Cette résonance génère un ordre, une harmonie sans but en soi, mais dont certains traits nous sont reconnaissables.

Le malheur est l’étincelle qui illumine brièvement la véritable nature divine. Face à cette révélation, on réagit en baissant les bras ou en étreignant plus fortement notre ignorance. Soit on admire la froide perfection du monde, soit on espère que notre volonté puisse y imprimer sa marque. Il ne s’agit ici point d’un choix, mais d’une simple réaction mécanique: on n’échappe pas à l’obéissance, au déterminisme.

L’expérience interne des hommes, leur malheur est perçue par Dieu de la même façon que l’on perçoit les couleurs. Dans un champ de tulipes, le rouge ou le jaune des pétales n’est qu’un attribut de la fleur. Ce qui importe, c’est l’harmonie qui découle de l’arrangement des couleurs dans le paysage. Que les tulipes rouges souffrent ne change rien au tableau. L’empathie donne ainsi à l’homme une forme de connaissance inaccessible à Dieu. Mais cette connaissance l’empêche de s’identifier profondément avec le monde dont il fait partie.

Le malheur sert exclusivement les propos de Dieu. Au contraire, l’homme dont l’impuissance le contraint à l’obéissance, ne tire aucune utilité de la sagesse engendrée par le malheur. Il est mieux de façonner le monde selon ses principes moraux que d’admirer passivement la chaîne de sacrifices absurdes qui le structurent. Le malheur est l’opposé de l’espérance: il nous plonge dans une amertume où l’action perd tout son sens. Nous sommes que les instruments inertes dont Dieu se sert pour agir.